Maalouf l'Européen

Publié le par Oriane

Maalouf l'Européen

par François Sureau


 Leçon d'humanisme et de respect de l'autre par un écrivain libanais de langue française

La question de l'identité est, avec celle de la République, l'un des ponts aux ânes de notre pays. C'est dire si l'on s'ennuie à lire ces dissertations où l'on vante, selon le cas, la différence ou l'unité. L'essai d'Amin Maalouf est à l'opposé, singulièrement par ses doutes et sa mesure. Incertain de tout, Maalouf l'est d'abord de sa démarche même, de son droit à se prendre pour exemple. Solitaire, prudent, il ne s'appuie sur aucune autre autorité que celle de la raison. Ce qui lui déplaît, il feint de ne pas le comprendre. Ainsi écrit-il, à propos de la présence française en Algérie: «Je n'ai jamais compris comment un Etat qui se voulait laïc avait pu désigner certains ressortissants du nom de ''Français musulmans."» Ce ton d'insolente bienveillance est le masque, au fond, d'une sagesse.

C'est que Maalouf est d'abord un romancier, et c'est en romancier qu'il décrit l'expérience de vivre dans un pays étranger, son cortège d'aventures intimes, ses hésitations entre enthousiasme et nostalgie, amis anciens et nouveaux, musiques, cuisines différentes. Chemin faisant, il rencontre des questions difficiles sans en escamoter la gravité, et d'abord celle de l'évolution de l'islam et de la déception des Arabes, qui ont fini par croire que l'Occident ne veut pas qu'on lui ressemble, mais seulement qu'on lui obéisse. On ne partagera d'ailleurs pas toujours ni son pessimisme ni son optimisme. Maalouf craint trop ce qu'il nomme, après d'autres, la «mondialisation», et qui mériterait une étude plus fine, mais montre par ailleurs une foi un peu étrange dans la volonté collective. Nous devons, écrit-il, donner à chaque homme la possibilité d'être moderne sans rien perdre de sa mémoire. Mais qui doit donner? Et ce dont il parle peut-il être l'objet d'un don?

Maalouf est profondément humaniste, dans le sens ancien de ce terme. Il met la liberté plus haut que tout, détesterait la démocratie elle-même si elle venait à l'entraver. Héritier de Descartes et de Montaigne, il croit à la dignité du sujet qui dit «je» et représente l'humanité entière. Par la voix de cet écrivain libanais de langue française, la vieille Europe nous fait encore partager la plus belle, la plus féconde de ses convictions.

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