Poèmes

Vendredi 28 août 2009
DIMANCHE

Aujourd’hui c’est dimanche.
Pour la première fois aujourd’hui
ils m’ont laissé sortir au soleil,
et moi,
pour la première fois de ma vie,
m’étonnant qu’il soit si loin de moi
qu’il soit si bleu
qu’il soit si vaste
j’ai regardé le ciel sans bouger.
Puis je me suis assis à même la terre, avec respect,
je me suis adossé au mur blanc.
En cet instant, pas question de gamberger.
En cet instant, ni combat, ni liberté, ni femme.
La terre, le soleil et moi.
Je suis heureux.

(1938)

Extrait de Il neige dans la nuit et autres poèmes, éditions Gallimard, 2002, page 36

Par Oriane
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Vendredi 28 août 2009

ANGINE DE POITRINE



Si la moitié de mon cœur est ici, docteur,
L’autre moitié est en Chine,
Dans l’armée qui descend vers le Fleuve Jaune.

Et puis tous les matins, docteur,
Mon cœur est fusillé en Grèce.

Et puis, quand ici les prisonniers tombent dans le sommeil
quand le calme revient dans l’infirmerie,
Mon cœur s’en va, docteur,
chaque nuit,
il s’en va dans une vieille
maison en bois à Tchamlidja
Et puis voilà dix ans, docteur,
que je n’ai rien dans les mains à offrir à mon pauvre peuple,
rien qu’une pomme,
une pomme rouge : mon cœur.
Voilà pourquoi, docteur,
et non à cause de l’artériosclérose, de la nicotine, de la prison,
j’ai cette angine de poitrine.

Je regarde la nuit à travers les barreaux
et malgré tous ces murs qui pèsent sur ma poitrine,
Mon cœur bats avec l’étoile la plus lointaine.

Extrait de Il neige dans la nuit et autres poèmes, éditions Gallimard, 2002, page

Par Oriane
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Jeudi 14 mai 2009

Fichier:France aude limoux coquelicot.jpg

Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

Victor Hugo

Par Oriane
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Dimanche 15 février 2009
Saint Valentin : poème de Ahcene Mariche (poète kabyle)

Vivement le quatorze février,

C’est la fête des amoureux !

Chacun le vit en aventurier,

En compagnie de l’allié bien heureux,

C’est devenu des lors coutumier,

Chez Valentin et Valentine tous deux.

********

Chacun d’eux, empruntant son chemin,

A la recherche d’un objectif.

Ils finiront par trouver un dessein

Qui prouvera l’amour décisif.

Jeunes et vieux, dans le même bain.

Poussés par ce vent attractif

Et sérieusement touchés par le chagrin.

*******

Pour en cueillir des fleurs,

Nous dégringolons les prairies.

Tous, nous sèmerons dans les cœurs,

La tendresse, point de jalousie.

L’amour est un bienfaiteur,

La guerre n’est que tragédie.

********

Combien de siècles se sont écoulés,

Que l’histoire, à présent, a réunis.

Ils sont, au fond de l’amour, plantés,

Epris, ils ont fait l’objet d’un récit ;

Combien de cas pareils, éprouvés,

Que nos mémoires relatent en série.

********

Antar et Abla sont un conte,

Chabane et Dhrifa Oujajih aussi.

De Qeïs et Leïla, on raconte,

Ainsi que de Roméo et Juliette unis.

Que Said et Hizya ne déchantent,

Symbole des nomades en furie.

Quant à l’histoire toute récente,

C’est bien celle de Fadhma et L’Hesnaoui.

Celle d’Ahcène et Zivka représente

Un mythe naissant ces jours-ci.

********

L’histoire de Van Gogh est légendaire,

Il ne s’est jamais produit de pareille.

Il se croit tellement déplaire,

Que sur lui, sa bien aimée ne veille.

Une fois ses requêtes ne sont plus salutaires,

Il décida de trancher son oreille.

********

Chacun formule des vœux préférés,

Le choix pour eux n’est guère difficile.

Quant à moi mes frères, je suis troublé,

Qui peut me servir de témoin utile ?

Toute chose sur laquelle mon regard s’est posé,

Se métamorphose de suite et devient futile,

Ou bien, à mes yeux, s’avère insensée !

******

J’ai trié avec soin des merveilles,

Que j’ai destiné à ma bien aimée.

Dans une main, une fleur sans pareille,

Avec l’autre, quelques vers que j’ai rimés.

Sur du papier, je calquerai sa beauté vermeille,

Avec de l’argile, je ferai son portrait.

Sur ses genoux, je viderai ma corbeille,

J’ai des choses à dire, le temps me le permet.

Mon amour, je l’étalerai en plein soleil,

En scénario, je l’adapterai,

Et nos rôles ne seront que merveilles !

*********

C’est le quinze Février,

Nous sommes rentrés dans l’histoire.

On est à présent identifié

Et doté d’un nom évocatoire,

Ce qui était dans l’ombre est maintenant étalé,

Ayez Ahcène et Zivka en mémoire.

******* Je te prie Saint Valentin

Je te prie Sainte Valentine

Je te prie, toi Qeïs,

Je te prie, toi Leïla

Je te prie, toi El Hasnaoui.

Je te prie, toi Fadhma

Je te prie, toi Said,

Je te prie, toi Hizya

Je te prie, toi Chabane,

Je te prie, toi Dhrifa,

Je te prie, toi Roméo

Je te prie, toi Juliette.

Nous nous joignons à vous,

Épargnez-nous le ridicule.

Vous avez souffert beaucoup,

A présent, nous aussi, on brûle.

On est montré du doigt tel un loup,

Qui dirait un criminel ou une crapule.

Du pan de votre manteau, couvrez-nous,

En vous, les bénédictions pullulent.

De grâce, de grâce, protégez-nous,

Que de Baraka, votre âme dissimule.

Ahcene Mariche
Par Oriane
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Samedi 17 janvier 2009

Ce cœur qui haïssait la guerre voilà qu’il bat pour le combat et la bataille !

Ce cœur qui ne battait qu’au rythme des marées, à celui des saisons, à celui des heures du jour et de la nuit,

Voilà qu’il se gonfle et qu’il envoie dans les veines un sang brûlant de salpêtre et de haine

Et qu’il mène un tel bruit dans la cervelle que les oreilles  en sifflent

Et qu’il n’est pas possible que ce bruit ne se répande pas dans la ville et la campagne

Comme le son d’un cloche appelant à l’émeute et au combat..

Ecoutez, je l’entends qui me revient renvoyé par les échos.

Mais non c’est le bruit d’autres cœurs de millions d’autres cœurs battant comme le mien à travers la France.

Ils battent au même rythme pour la même besogne tous ces cœurs ,

Leur bruit est celui de la mer à l’assaut des falaises

Et tout ce sang porte dans des millions de cervelles un même mot d’ordre :

Révolte contre Hitler et mort à ses partisans !

Pourtant ce cœur haÏssait la guerre et battait au rythme des saisons,

Mais un seul mot : Liberté a suffi à réveiller les vieilles colères

Et des millions de Français se préparent dans l’ombre à la besogne que l’aube proche leur imposera.

Car ces cœurs  qui haïssaient la guerre battaient pour la liberté au rythme même des saisons et des marées, du jour et de la nuit.

 

Robert Desnos   Destinée arbitraire   1944

 

Par Oriane
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Vendredi 16 janvier 2009

La Gloire


Mon beau dragon Mon lance-flammes
Mon tueur Mon bel assassin
Ma jolie brute pour ces dames
Mon amour Mon trancheur de seins
Mon pointeur Mon incendiaire
En auras-tu assez brûlé
Des hommes-torches et violé
Des jeunes filles impubères.

Broyeur de mort, lanceur de feu
Rôtisseur de petits villages
Mon bel envoyé du Bon Dieu
Mon archange Mon enfant sage
Bardé de cuir casqué de fer
Fusilleur Honneur de la race
Que rien ne repousse où tu passes
Mon soldat Mon fils de l'enfer

Va dans tes bêtes mécaniques
Écraser ceux qui sont chez eux
Va de l'Équateur aux Tropiques
Arracher le bonheur des yeux
Va, mon fils, va, tu civilises
Et puis meurs comme à Épinal
Sur une terre jaune et grise
Où nul ne te voulait de mal.

Pierre Seghers, 1957
Poème écrit pendant la guerre d'Algérie (1954-1962)

Par Oriane
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Mercredi 14 janvier 2009

...Cassé en angle obtus à peine,

En ses habits d’une autre mode,

Un paysan claudique au long des labours verts

*****

Les blés sont beaux.

Ils promettent d’user, aux prochaines moissons

L’ardeur des moissonneurs

Et le tranchant des faux.

*****

Mais ni l’espoir des gains futurs

Et ni la splendeur de l’automne

Ne font fluer la joie

Au cœur du vieux semeur.

*****

Il se penche vers tous les automnes passés

Lorsqu’il allait, robuste encore, par les sentes

Avec, auprès du sien, le pas lourd de son fils.

*****

Leur bonheur était simple en leur humble maison

Où ne vibrera plus le chant grave du garçon

Que la guerre a couché dans les terres étrangères.

*****

 Et le vieillard cassé pleure, solitaire...

Par Oriane
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Mercredi 14 janvier 2009

Les carnages, les victoires,

Voilà notre grand amour ;

Et les multitudes noires

Ont pour grelot le tambour.

*****

Notre bonheur est farouche ;

C’est de dire : Allons ! mourons !

Et c’est d’avoir à la bouche

La salive des clairons.

*****

L’acier luit, les bivouacs fument ;

Pâles, nous nous déchaînons ;

Les sombres âmes s’allument

Aux lumières des canons.

*****

Et cela pour des altesses

Qui, vous à peine enterrés,

Se feront des politesses

Pendant que vous pourrirez...

*****

Aucun peuple ne tolère

Qu’un autre vive à côté ;

Et l’on souffle la colère

Dans notre imbécillité.

*****

C’est un Russe ! Egorge, assomme.

Un Croate ! Feu roulant.

C’est juste. Pourquoi cet homme

Avait-il un habit blanc ?

*****

Celui-ci, je le supprime

Et m’en vais, le coeur serein,

Puisqu’il a commis le crime

De naître à droite du Rhin...

*****

On pourrait boire aux fontaines,

Prier dans l’ombre à genoux,

Aimer, songer sous les chênes ;

Tuer son frère est plus doux...

*****

Et l’aube est là sur la plaine !

Oh ! j’admire, en vérité,

Qu’on puisse avoir de la haine

Quand l’alouette a chanté.

Par Oriane
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Mardi 13 janvier 2009

Je voudrais voir les gens qui poussent à la guerre,

Sur un champ de bataille, à l’heure où les corbeaux

Crèvent à coup de becs et mettent en lambeaux

Tous ces yeux et ces cœurs qui s’enflammaient naguère.

*****

Tandis que flotte au loin le drapeau triomphant,

Et que parmi ceux-là qui gisent dans la plaine,

Les doigts crispés, la bouche ouverte et sans haleine,

L’un reconnaît son frère et l’autre son enfant.

*****

Oh ! Je voudrais les voir, lorsque dans la mêlée

La gueule des canons crache à pleine volée,

Des paquets de mitraille au nez des combattants.

*****

Les voir tous ces gens-là prêcher leurs théories

Devant ces fronts troués, ces poitrines meurtries

D’où la mort a chassé des âmes de vingt ans.

Par Oriane
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Lundi 12 janvier 2009

Vous qui dites : "Mourir, c’est le sort le plus beau"

Et qui, sans le connaître exaltez le tombeau,

Venez voir de plus près, dans ses affres fidèles,

Cette mort du soldat qui vous semble si belle.

*****

Vingt hommes à la file, au fond d’une tranchée,

Coltineurs d’explosifs sur leur tête penchée.

Tout à coup, c’est la mort qui passe : un tremblement,

Un souffle rauque, un jet de flamme. En un moment

Les soldats ont fondu dans la rouge fumée,

Et la terre en sautant sur eux s’est refermée.

Quand le brouillard puant s’est enfin dégagé,

Le néant : aux débris du boyau mélangés

Des parcelles de chair et des bouts de capote,

Un bras nu, une main crispée sur une motte,

Des cheveux arrachés, de la boue et du sang.

On retrouverait d’eux, en les réunissant,

Morceau de chair salie, de cervelle ou de moëlle

De quoi remplir à peine une moitié de toile.

*****

Et cet autre ? Le soir, de veille à son créneau,

Il s’est laissé surprendre au moment d’un assaut

Par les lance-flammes d’une attaque hardie.

Echevelé de pourpre et vivant incendie

Il court, mais de ses mains qui flambent peu à peu

Cherche en vain d’arracher ses vêtements en feu.

Il se tord comme un fer rouge dans une forge ;

Des cris terrifiants rissolent dans sa gorge

Qui vont épouvanter les veilleurs dans la nuit.

Il court sans savoir où, mais son bûcher le suit.

La flamme, plus puissante, enfin, qui le terrasse,

Jette sur le sol cuit la flambante carcasse.

Une étouffante odeur monte, de cuir grillé.

Ce n’est plus qu’un débris tout recroquevillé.

Et ce qui fut un homme à la pensée divine

En rougeoyants charbons lentement se calcine,

Laissant, en souvenir de son destin fatal,

Un tas de cendre où luit un fragment de métal.

*****

Et les autres, les millions d’autres, le dirai-je ?

A quoi bon évoquer leur funèbre cortège,

Et leur face tendue, et leurs gestes déments,

Les hommes aplatis sous les effondrements,

Les enterrés tout vifs dans les abris qui croulent,

Les fantassins fauchés par les balles en houle,

Les asphyxiés, les écrasés, les massacrés,

Les malades crachant leurs poumons déchirés,

Spectres dont le bacille épuise la poitrine,

Ceux qui mettent des mois à mourir dans leur ruine.

A quoi bon ! Ils sont trop, on ne les connaît plus.

Un monument, les mots exaltant leurs vertus,

Des fleurs et des drapeaux joyeux ! O morts de France,

N’est-ce pas qu’il ne faut qu’un douloureux silence,

A ceux dont la jeunesse a peuplé les tombeaux ?

Que le sort des martyrs n’est pas tellement beau ?...



Henry Jacques

La symphonie héroïque

Par Oriane
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