Abdellatif Laâbi, prix Goncourt de la poésie 2009

Publié le par Oriane

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LE RÈGNE DE BARBARIE (1980)
 

à bout portant et profane l’Inviolé    Chante Oum Kalthoum en pleine cybernétique    Chante le Nil    Les barrages spectaculaires    Tes pyramides et les nôtres    Les cœurs de siècles descendants    L’amour fou    Suspendues quaternaires    Ne crains pas d’accumuler les clichés    Ma gazelle aux niagaras de parfums   L’oubli semant son chapelet de romances    Les traces du campement et la monture    L’œil monte    Eclate en regards de tarentules vitreuses    Abîmes tailladés en robinets de miel    En tuyaux de lait sacramentel    Chante un peu si ce n’est pour l’ordre funèbre ce sera pour le cortège    Chante que j’écrive le Livre des morts    Le testament oral des races soumises    Que je désemmièvre la malédiction qui nous a frappés au sommet de la greffe    Que j’ordonne à la Création une déroute exemplaire    Que j’insolence la misère touffue des jungles intérieures    Chante ta voix nous pourfend et nous fait rire au summum de la jouissance
 
 
« les peuples se sont arrêtés pour attester comment dans mon unicité j’édifie les bases de la gloire »
 
 
Chante le Croissant aride    Chante le mur des lamentations moi je côtoie le mur de la honte    Chante étoile déterreuse d’Orient tombé en panne   Chante un peu que je te donne mes yeux    Ton amour fétiche à l’orteil agile de l’Afrique violée en cérémonies cycliques    Chante l’impossible du bras appréhendant l’outil    L’impossible de la main appréhendant le corps    L’impossible orgueil de ta race défaite
 
 
Cri du rossignol des poètes imbéciles    Cri de la rage clignotante d’aérolithes sarclés    Cri de la tripe à l’orée des abattoirs    Cri du gâchis séculaire intimant l’Arrêt
cri des concentrations boulimie de l’argent
cri des trésors miraculés suspendus aux sorciers
cri charlatanerie docte à la suite du pouvoir
cri salué des flancs du génocide
cri médiéval lumière des époques obscures
cri je patine sur les rails du chaos
cri le vent s’arrêtera changé criquets à la gesticulation
cri tassé à la lie de la mémoire devenue organe
cri de Continent le tam-tam nous couvre des voix
cri gosier tu ne contiens que la plus dérisoire de mes détonations
cri je suis plus qu’homme quelque chose quelqu’un en tragique expansion
cri coulée mienne incandescente
cri je noierai cette planète d’une poésie asphyxiante
marteau-piqueur gaz bruts que je réserve
cri je sais parler mais pas aux puissants
cri     o  b  j  e  c  t  e  u  r
cri la trahison de l’ami     du déporte-parole
cri les dégueulades tournées du marasme
cri la bile renvoyée en quadrilatères hissés
cri prostitution du musicien singe à se tordre
cri la morgue philosophale criticaillante
nous enterrant en notre nom vivants
cri qu’on foute la paix aux salauds que nous sommes
cri Assez
 
 
impudique chanteuse    Vieille hétaïre    Nous scalpant dans le sang fébrile    Nous embobinant    Nous lâchant fétu et paille à la fraternité du délire sensitif    D’un lyrisme que nous pétons mutations de toutes facultés    Nous tapant sur les cuisses et les dos mutuels    Ronronnant l’imbécile refrain de la fraternité d’exclusion    Chante Oum Kalthoum ta voix nous pourfend et nous fait rire au summum de la jouissance
 
 
 
fossile carnivore    Sœur du mammouth surpris    Mais incalculable
f  o  r  c  e

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