Le dernier roi d’Egypte - Interview de Alaa EL ASWANY

Publié le par Oriane

Le dernier roi d’Egypte

Interview de Alaa EL ASWANY

Digne héritier de Naguib Mahfouz, Alaa El Aswany croit en une littérature humaniste, aux libertés individuelles et à l’indépendance de ses personnages. Le romancier-dentiste ne donne pas de leçon, mais regarde le monde au microscope pour composer un ‘Chicago’ foisonnant, captivant, d’ores et déjà promis à un bel avenir. Conversation avec un homme à la sagesse communicative.

Il y a un an et demi paraissait en France ‘L’Immeuble Yacoubian’, avec le succès que l’on connaît. Quel regard portez-vous sur cette aventure ?

Le livre a également été best-seller du monde arabe et a reçu un excellent accueil dans le monde, mais il est vrai que je suis particulièrement fier de ce succès français. Cela reste un plaisir très spécial, parce que je suis francophone, que j’ai reçu une éducation en français, et parce qu’il y a une telle tradition littéraire en France qu’il est particulièrement difficile de plaire à ses lecteurs.

Comment est né le projet d’implanter la société égyptienne dans une université de Chicago ?

C’est venu tout naturellement parce que j’ai moi-même étudié la médecine dentaire à Chicago, que j’y ai rencontré nombre d’émigrés égyptiens. Dès mon arrivée en Amérique, j’ai compris que j’avais dans les mains une expérience humaine très riche. J’ai su qu’il fallait que je m’ouvre à cette expérience parce qu’un jour je pourrais y implanter un roman. Et c’est exactement ce qui s’est passé. J’avais l’opportunité de rester là-bas mais j’ai finalement décidé de rentrer en Egypte, pour la littérature. Tant que j’écrirai des romans sur la société égyptienne, je devrai vivre en son sein.


Le personnage de Nagui Abd El Sawad est le seul à s’exprimer directement. Faut-il y voir l’incarnation de l’auteur ?

Je ne suis pas Nagui, mais il est vrai que nous avons beaucoup de choses en commun. Les idées qu’il exprime sur la démocratie sont les miennes. J’ai utilisé la première personne pour cet étudiant parce qu’il est bon d’inclure un second narrateur lorsqu’on écrit un roman avec de multiples personnages. Nagui est un poète, et en tant que tel, il est un peu troublé, il boit trop, il raconte pas mal de bêtises. Au fond ses idées, sur la question juive par exemple, sont plus importantes que ce qu’il dit, et c’est dans ses lettres, écrites à la première personne, qu’on les trouve.


On vous sent très en recul par rapport aux autres personnages. Est-ce par souci d’exprimer une réelle diversité, un souci d’objectivité ?

Tout à fait. Je ne veux pas donner mon avis dans le roman, parce que cela détruirait le travail. Lorsque j’ai une opinion politique ou sociale à exprimer, je le fais dans des articles. Avec la fiction, il faut maintenir son indépendance par rapport aux personnages. Ce sont eux qui s’expriment, moi je n’ai pas à m’imposer. En écrivant, je ne suis plus moi-même, je suis un acteur qui interprète un personnage.


Comme dans ‘L’Immeuble Yacoubian’, vous construisez une complexité sociale à partir de personnages assez simples...

Après avoir publié deux recueils de nouvelles, j’ai travaillé pendant dix ans pour apprendre à écrire un grand roman. J’ai découvert qu’il n’existe pas de formule, de grande leçon qu’il suffit d’apprendre. Il faut trouver son propre chemin, sa propre méthode. Ce sont les personnages qui comptent le plus pour moi. Lorsque je les crée, j’imagine tous les détails de leur vie, jusqu’au plus insignifiant, comme la marque des cigarettes qu’ils fument. Il s’agit de les sortir de l’imaginaire. Alors arrive le grand moment de la littérature, quand je découvre que je n’ai plus le contrôle sur mes personnages. Je n’invente plus, je décris ce que j’observe sur l’écran de mon imaginaire. C’est le signe que je tiens un roman vivant, et pas des personnages qui présentent des idées. Au final, vous trouverez des idées sur la société, sur la politique, sur la dictature, mais de la même façon que l’on trouve ces idées dans la vie quotidienne.


Diriez-vous que votre formation scientifique joue un rôle dans cette distanciation, dans la neutralité de l’énonciation ?

Ecrire a toujours été le rêve de ma vie. Mon père était également écrivain et l’écriture était dans l’air chez nous. Mais il fallait trouver un métier parce qu’on ne peut pas vivre de la littérature dans le monde arabe. Devenir dentiste m’a permis d’être un écrivain indépendant, de ne pas être payé par le gouvernement égyptien. Et puis c’est une fenêtre, cela me permet d’avoir un contact humain avec les gens. En médecine, il faut savoir identifier la maladie, et faire la différence avec les complications. Cela requiert des facultés d’analyse importantes pour la fiction. De plus, j’ai rédigé une thèse d’histologie, pour laquelle j’ai étudié le pouvoir de vision. Dans un microscope, selon le pouvoir de vision, on voit des choses différentes. Dans la vie, on observe le même phénomène. La vérité est toujours fonction de la distance.


Vos personnages sont-ils caractéristiques des Egyptiens ?

Je pense qu’on ne peut tirer de conclusion sur une société à partir d’un roman, parce que le romancier et le sociologue s’intéressent à la même chose, mais avec des moyens différents. Je ne présente pas des modèles d’Egyptiens mais des caractères. Seule la sociologie présente des modèles. Le romancier s’inspire de la réalité mais l’image qu’il renvoie est unique. Si je voulais écrire un roman qui soit un miroir social, il faudrait équilibrer les choses et cela tuerait la littérature. J’ai été attaqué par les fanatiques en Egypte pour avoir présenté un modèle de femme voilée qui tombe amoureuse, qui paie le prix de sa grande intelligence. On en a déduit que j’étais contre le voile. C’est très dangereux, car je suis simplement du côté de la liberté individuelle. J’ai découvert après avoir fini le roman que le problème de l’écrasement de la dignité par des systèmes injustes existe des deux côtés, qu’il s’agisse de la dictature ou du capitalisme qui écrase les faibles.


Cette fois encore, votre roman repose sur trois piliers : l’amour, la religion et la politique...

Il y a une définition du roman que j’aime beaucoup. Le roman est une vie sur le papier qui ressemble à la vie quotidienne, mais qui est plus significative, plus profonde et plus belle. Si vous produisez cette vie sur le papier, vous y trouverez toujours ces trois sujets, parce qu’ils nous influencent au quotidien. Dans la situation politique des années 1960 par exemple, cette conversation aurait été différente. Le sexe dans la littérature n’est plus seulement un plaisir et un tabou, c’est une manière de s’exprimer, de communiquer avec les autres. On fait l’amour pour différents motifs. Parfois parce qu’on est désespéré ou en colère, parfois pour découvrir l’autre. Il existe beaucoup de langues humaines cachées par le langage parlé...


Croyez-vous comme le personnage de Nagui que politique et religion sont dissociables en Egypte ? Est-ce que la corruption ou l’oppression politique sont des problèmes que l’on peut envisager sans considérer la question religieuse ?

Oui, je crois que c’est possible. L’Egypte a été influencée par le wahhabisme, une interprétation très fermée de l’islam originaire d’Arabie saoudite, qui mélange religion et politique. Ce n’était pas le cas jusqu’aux années 1970. Dès le début du XIXe siècle, l’état civil est apparu en Egypte. Le combat contre l’occupation anglaise qui a duré 90 ans était une lutte laïque. Il y a vingt ans, j’ai lu les textes des trois principales religions. Je me suis rendu compte qu’elles disent toutes la même chose. Ce qui pose problème, c’est l’interprétation qu’on en fait. L’église catholique a donné au monde des valeurs très humaines d’amour et de tolérance. Mais c’est cette même église qui a fait l’Inquisition. L’islam ne fait pas exception. Son interprétation en Egypte était très tolérante et civilisée. C’est pour cela que la société égyptienne est si cosmopolite. Mais il y existe aussi cette interprétation dangereuse qu’est le wahhabisme. C’est quand une religion pense détenir la vérité que commencent les problèmes.


L’un de vos personnages cite Churchill : “Tout peuple au monde a le gouvernement qu’il mérite.” Qu’en pensez-vous ?

Je ne crois pas que les Egyptiens méritent le gouvernement qu’ils ont. Personne ne mérite la dictature. Winston Churchill était un grand personnage, mais il avait une terrible mentalité colonialiste. Il ne croyait pas que les peuples du monde arabe méritaient la liberté, une idée que je ne partage évidemment pas.


On dit souvent de vous que vous êtes l’héritier de Naguib Mahfouz, une filiation qui vous séduit ?

C’est un grand honneur. Naguib Mahfouz était un ami de mon père. Je l’ai également connu, et j’ai appris beaucoup de choses de lui : la discipline au travail, l’importance de la littérature dans la vie quotidienne. C’est un des plus grands romanciers de l’histoire de la littérature mondiale. Je suis très fier de cette comparaison.


Au vu du succès de ‘L’Immeuble Yacoubian’, ressentez-vous une angoisse particulière pour la sortie de ‘Chicago’ ?

Après ‘L’Immeuble Yacoubian’, j’ai arrêté d’écrire pendant un an parce que j’avais ce succès dans la tête. Je craignais soit d’être paralysé par la peur de l’échec, soit, ce qui est pire, de reproduire la formule. Lorsque la paix est revenue, je me suis remis à écrire ce que je ressentais, et non ce que les gens attendaient.

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