Le Dérèglement du monde, d'Amin Maalouf. Rien ne va plus

Publié le par Oriane

Le Dérèglement du monde, d'Amin Maalouf
Rien ne va plus

Elias Levy

                          

L'humanité est entrée dans le 21e siècle sans boussole. C'est pourquoi le "dérèglement du monde" s'accentue, rappelle l'écrivain Amin Maalouf dans un essai brillant. La seule solution pour éviter un grand cataclysme planétaire: élaborer et mettre en oeuvre une vision commune et audacieuse de notre avenir.
 
VOIR: Vous formulez dans ce livre un diagnostic sévère et fort inquiétant: si l'humanité ne se ressaisit pas, elle court à sa perte.

Amin Maalouf: "Ce livre est né d'une série d'inquiétudes. Il me semble qu'il y a beaucoup de choses dans le monde d'aujourd'hui qui fonctionnent mal et sur lesquelles on devrait essayer de réfléchir en profondeur. Nous sommes dans un monde qui a énormément changé, avec des données nouvelles, complexes, que les générations qui nous ont précédés n'ont pas eu à gérer. En cette première décade du 21e siècle, notre monde présente de nombreux signes de dérèglement. Dérèglement intellectuel, caractérisé par un déchaînement des affirmations identitaires qui rend difficiles toute coexistence harmonieuse et tout véritable débat. Dérèglement économique et financier, qui entraîne la planète entière dans une zone de turbulences aux conséquences imprévisibles, et qui est lui-même le symptôme d'une perturbation de notre système de valeurs. Dérèglement climatique, qui résulte d'une longue pratique de l'irresponsabilité... On a l'impression que l'humanité est en train d'atteindre son seuil d'incompétence morale.

La question du dérèglement climatique vous taraude beaucoup. Selon vous, la survie de notre planète dépendra de la capacité des humains à trouver une solution viable à ce grave problème.

"Tôt ou tard, l'humanité devra s'atteler à gérer sérieusement la question climatique, qui est très inquiétante. Je ne suis pas un scientifique, je ne m'étendrai pas sur l'argumentation de cette problématique épineuse, mais je constate qu'il y a un genre de consensus dans les milieux scientifiques qui nous exhorte à conclure que la situation est extrêmement alarmante. Je n'ai pas du tout le sentiment qu'on fait ce qu'il faut pour y faire face. Je crois qu'il y a un début de prise de conscience, mais c'est loin d'être suffisant pour enrayer cette évolution climatique délétère et fort inquiétante. C'est un dérèglement majeur. Si c'était un phénomène purement physique, je n'aurais pas de raison de m'y attarder dans ce livre, mais c'est un phénomène lié au comportement des humains."

Selon vous, aujourd'hui, l'humanité est totalement désorientée.

"Oui, l'humanité a complètement perdu sa boussole. On ne voit plus le sens des priorités. La mondialisation peut conduire à l'uniformisation, ce qui serait vraiment regrettable, comme elle peut conduire aussi à la possibilité de donner à chacun les moyens de s'exprimer, de montrer sa production et son histoire culturelles... On doit choisir entre ces deux voies: la voie de l'uniformisation barbare ou la voie, qui pour moi est la seule voie de la civilisation, de la préservation de toutes les expressions culturelles, les langues, les communautés qui ont une histoire qui représente quelque chose dans l'Histoire humaine."

Pour vous, le dérèglement du monde tient moins à une "guerre des civilisations" qu'à l'épuisement simultané de toutes nos civilisations.

"Le choc des civilisations, tel qu'il a été défini par le politologue américain feu Samuel Huntington, est l'antithèse de ce qui se produit aujourd'hui. La réalité n'est pas qu'on va de plus en plus vers des civilisations distinctes mais, au contraire, qu'avec la mondialisation, toutes les civilisations sont sous pression et arrivent en bout de course. Nous vivons désormais dans un monde où il n'y a plus d'aires de civilisations définies. Au contraire, la globalisation culturelle, qui favorise grandement les échanges entre les peuples, fait que beaucoup de choses sont communes, peu importe où que l'on soit sur la planète. Ce n'est pas parce qu'il y a des tensions liées à un certain nombre de facteurs qui se manifestent aujourd'hui qu'on doit conclure que l'avenir va avoir des couleurs très sombres. Imaginez des siècles à venir avec des zones qui vont se faire la guerre indéfiniment. C'est une vision cataclysmique de l'Histoire qui n'est pas du tout fondée. Logiquement, on est à la fin d'un cycle de l'Histoire. La "préhistoire des hommes" arrive à sa fin. Nous ne savons pas où aller. En réalité, nous n'avons pas de mode d'emploi. Je pense que le monde de demain, nous ne pourrons le construire qu'ensemble. Sinon, nous serons condamnés à des siècles de conflits. Face à la question climatique, si on conserve la même attitude et la même logique, on s'acheminera vers une grande hécatombe humaine. C'est peut-être utopique de dire qu'il faut gouverner le monde comme une vaste nation plurielle, mais c'est la seule voie pour notre survie."

Le Dérèglement du monde d'Amin Maalouf
Éd. Grasset, 2009, 315 p.

Publié dans Culture

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