Amin MAALOUF Monde multiple

Publié le par Oriane

Amin MAALOUF Monde multiple 

 ANNE PITTELOUD    

LIVRE Dans «Le Dérèglement du monde», l'écrivain franco-libanais appelle à imaginer de nouvelles valeurs pour faire face aux crises actuelles.
LIVRE Dans «Le Dérèglement du monde», l'écrivain franco-libanais appelle à imaginer de nouvelles valeurs pour faire face aux crises actuelles. Avoir grandi au Liban lui a donné «une connaissance intime de la cohabitation, du conflit et de la réconciliation», dit-il avec ce doux accent aux «r» légèrement roulés, signe de ses origines orientales. Mardi à Genève, Amin Maalouf s'entretenait avec le public sur le thème «De l'Orient à l'Occident, quelle place pour un dialogue des cultures?» Lui qui appartient aux deux univers met ce dialogue en pratique au quotidien: depuis plus de trente ans, par le biais du roman comme de l'essai, il s'attache à montrer et à comprendre le monde selon le point de vue de l'autre. Rencontré à Lausanne avant le débat genevois, l'écrivain franco-libanais se dit aujourd'hui «très inquiet pour les deux civilisations».
Cette inquiétude est au coeur de son dernier essai, Le Dérèglement du monde, où il renvoie à leurs responsabilités un Occident qui a trahi ses valeurs et un monde arabo-musulman terrassé par un sentiment d'humiliation, où haine de soi et haine de l'autre forment le terreau de la violence. Face aux dérèglements intellectuels, financiers, économiques et climatiques, l'humanité semble désorientée et son système de valeurs impuissant à la sortir de l'ornière. Aurait-elle atteint son «seuil d'incompétence morale»? «Nous vivons une situation qui n'a pas de précédent, le reconnaître est le commencement de la sagesse, relève Amin Maalouf. Il s'agit de chercher une solution à ces problèmes spécifiques, d'inventer des valeurs qui permettent à l'humanité d'avancer.» Il appelle à imaginer de nouvelles manières d'être ensemble afin de sortir d'une «trop longue Préhistoire».


sonnette d'alarme

Car si les progrès technologiques et scientifiques ont été fulgurants au XXe siècle, l'évolution des esprits n'a pas suivi. Et le dérèglement du climat donne à la crise un caractère d'urgence inédit. «L'évolution des mentalités prend du temps, on compte en termes de générations. Mais dans quinze à vingt ans, il sera peut-être déjà trop tard pour éviter le cercle vicieux du réchauffement climatique.» Si l'auteur tire la sonnette d'alarme, il veut cependant garder espoir.
Dans Le Dérèglement du monde, il fait appel à l'histoire afin de briser préjugés et idées reçues, et rétablir la possibilité du dialogue. Il relie ainsi la crise actuelle du monde arabo-musulman aux luttes idéologiques et politiques incarnées notamment par Atatürk et Nasser, dans une mise en perspective qui enlève aux événements leur caractère d'inéluctabilité et évite le danger d'une vision essentialiste: «Ce qui se passe aujourd'hui est le résultat d'une évolution historique. Quand on pose la question de cette manière, il est possible d'envisager des solutions, sinon on est dans l'impasse.» C'est pourquoi la théorie du choc des civilisations formulée par le conservateur américain Samuel Huntington est dangereuse, qui «sous-entend qu'on est revenu à une situation naturelle où le monde serait divisé en civilisations imperméables les unes aux autres, qui ne se comprennent plus: si c'est ainsi, il n'y a plus rien à faire, transmettre des valeurs est illusoire».


DéPLACEMENTS

La révolte d'Amin Maalouf contre toutes formes de communautarisme et de discrimination vient d'une blessure personnelle: arabe et chrétien, né en 1949 à Beyrouth, il s'est heurté très tôt au sentiment d'être «irrémédiablement minoritaire, irrémédiablement étranger», où qu'il soit. Impossible, dès lors, de s'identifier à l'un des camps lors du conflit libanais, qu'il fuit en 1976. En France, où il est bientôt rejoint par sa femme et leurs trois jeunes enfants, il doit repartir à zéro. Le français devient sa langue quotidienne et littéraire, l'écriture sera son refuge, sa patrie, l'espace dans lequel il affine son questionnement sur l'identité et la différence.
Sa double appartenance le pousse à toujours «regarder les choses autrement». Originaire d'une région où chaque communauté a sa vision de l'histoire, qui souvent diabolise l'autre, il sait qu'il existe autant d'histoires que de regards, que certaines favorisent la paix, d'autres préparent la guerre. D'où l'importance de «ne pas penser au sein d'une seule culture, mais à partir de plusieurs points d'observation différents». Il opère ainsi, dans son oeuvre littéraire, de salutaires déplacements de perspective. On pense notamment aux Croisades vues par les Arabes (1983), ou à son premier roman Léon l'Africain (1986), qui lui vaut d'emblée le succès et à partir duquel il se consacre entièrement à l'écriture.


DIVERSITé PAR LES LANGUES

Pour Amin Maalouf, le rôle de l'écrivain est «de secouer les consciences, d'alerter, mais aussi d'imaginer un monde meilleur, de bâtir des mythes positifs, constructeurs, rassembleurs. De contribuer à créer les conditions de la survie et du progrès de l'humanité.» Lui s'y attelle essentiellement sur le mode de la fiction – «pour toucher la sensibilité, travailler la société en profondeur». Ses incursions dans le domaine de l'essai sont liées au besoin de prendre une pause «pour donner une formulation précise à la réflexion». Les deux genres forment «un équilibre, un jeu de miroir entre l'explicite et l'implicite».
«Universalité des valeurs, diversité des expressions culturelles»: la formule résume ses convictions. Et puisque les langues sont le «fondement de la diversité humaine», il s'agit de les garder vivantes, de n'en marginaliser aucune. En tant que président du Groupe des intellectuels pour le dialogue interculturel, constitué à l'initiative de la Commission européenne, Amin Maalouf est l'auteur du rapport «Un défi salutaire, comment la multiplicité des langues pourrait consolider l'Europe». L'apprentissage linguistique permet de «connaître l'identité des autres, leur culture, leur littérature», ce qui constitue un gage de paix. L'écrivain propose que toute personne choisisse une «langue personnelle adoptive», c'est-à-dire apprenne une autre langue avant l'anglais. Cet idiome élu permettrait d'avoir, dans chaque pays, «un contingent de personnes qui connaissent les langues et les cultures les plus diverses».
Les Etats-Unis ont payé cher leur méconnaissance de l'Irak, remarque Amin Maalouf. Et certaines blessures fonctionnent comme des bombes à retardement. L'identité est mouvante, multiple, «si elle devient meurtrière, c'est qu'elle a été meurtrie», dit-il. Qu'une de ses composantes a été niée, ignorée. Dans Les Identités meurtrières (1998, Prix européen de l'essai à Genève), il essayait de comprendre ce qui mène le monde à s'affronter sur des crispations identitaires plutôt qu'idéologiques. Son analyse garde toute sa pertinence. Et, à l'heure du «village global», il rêve que mondialisation ne rime pas avec uniformisation, mais réveille cette envie de connaître le monde de l'autre. Amin Maalouf, Le Dérèglement du monde,
Ed. Grasset, 2009, 315 pp.

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