La sagesse d'Amin Maalouf

Publié le par Oriane

La sagesse d'Amin Maalouf

par Christian Makarian


 Dans un assaut d'humanisme, le chantre du dialogue entre les civilisations se penche sur les malheurs du monde. Un regard d'homme déçu, mais aussi de nouvelles raisons d'espérer.

La colère d'un honnête homme est terrible. Celle d'Amin Maalouf nous vise tous. Occidentaux ou Orientaux, marxistes ou libéraux, mystiques ou athées. En intendant consciencieux de nos misères, le fils du Cèdre remet à jour le livre de comptes de l'humanité et nous oblige à nous autoexaminer. Sans alarmisme, mais avec une douleur aiguë, Maalouf, «minoritaire d'Orient», espèce en voie d'anéantissement, dénonce l'hallucinant gaspillage de notre intelligence collective. L'intellectuel méditerranéen ne méconnaît pas le proverbe turc «Un ami sait dire des choses amères». Le captivant conteur qui nous avait entraînés dans le destin unique de Léon l'Africain signe aujourd'hui une oeuvre de réflexion empreinte de gravité. Cheminant vers la profondeur, Maalouf, chroniqueur d'un Orient si proche, déploie toute sa sensibilité dans un discours humaniste qui exhale un malaise pour exalter un espoir.

Depuis le 11 septembre 2001, constate-t-il, «aucun dérèglement ne demeure strictement local». Plutôt que d'invoquer un énième impact de la mondialisation, ce nouveau Léviathan, il l'explique par l'émiettement de la conscience humaine. En adepte des vieilles sagesses, Maalouf n'aime pas les explications «techniques»; il préfère mettre chacun face à ses responsabilités, faisant sienne la pensée d'Epiphane de Chypre: «Si les hommes sont malheureux, c'est de leur faute.» Toute la trame du Dérèglement du monde consiste à comprendre pourquoi. Au commencement se trouve le changement radical induit par la fin de la confrontation entre les deux grands blocs d'hier. Depuis l'effondrement du communisme et le règne unique du capitalisme déboussolé, «nous sommes passés d'un monde où les clivages étaient principalement idéologiques et où le débat était incessant, à un monde où les clivages sont principalement identitaires et où il y a peu de place pour le débat». Le résultat est accablant: «Chacun proclame ses appartenances à la face des autres, lance ses anathèmes, mobilise les siens, diabolise ses ennemis - qu'y aurait-il d'autre à dire? Les adversaires d'aujourd'hui ont si peu de références communes.»

Tragique glissement de l'idéologique vers l'identitaire, qui n'a nulle part autant d'effets dévastateurs qu'au Moyen-Orient. On trouvera dans ce livre un morceau de bravoure qui retrace et déplore l'étonnante dérive du monde arabo-musulman. A travers le récit haletant du nassérisme et de l'histoire mouvementée des cinq dernières décennies, l'auteur nous fait revivre, dans une vision limpide, l'apogée des mythes et leur effondrement, la ferveur brûlante des foules - la fameuse «rue arabe» des stratèges en chambre - et leur brusque désenchantement. Cinquante ans de tragédie. Rarement le basculement du nationalisme arabe vers le fondamentalisme musulman, qui se situe au lendemain de la guerre des Six Jours, aura été exposé avec autant de clarté. Car l'idée qu'un chef d'Etat arabe puisse tenir tête à l'Occident s'est alors évanouie, laissant un vide tragique, patiemment réoccupé par la religion. Après toutes les effusions et les rodomontades du nassérisme, après tant de discours tapageurs qui ne se sont soldés que par une longue série de défaites, «ceux qui veulent s'opposer radicalement à l'Amérique, que ce soit par les armes ou seulement par la violence rhétorique, ont généralement intérêt à rester dans l'ombre». L'ombre des mosquées. «Se sont développés ainsi deux univers politiques parallèles, l'un apparent mais sans adhésion populaire [les gouvernements], l'autre souterrain et disposant d'une popularité certaine, mais incapable d'assumer durablement la responsabilité du pouvoir [les religieux].»

Les Arabes ne sont pas arrivés tout seuls à cette catastrophe. Loin s'en faut. «Ce que je reproche au monde arabe, énonce l'auteur, c'est l'indigence de sa conscience morale; ce que je reproche à l'Occident, c'est sa propension à transformer sa conscience morale en instrument de domination.» C'est sans doute là la pensée forte du livre. «La civilisation occidentale a été, plus que toute autre, créatrice de valeurs universelles; mais elle s'est montrée incapable de les transmettre convenablement. Un manquement dont l'humanité entière paie aujourd'hui le prix.» Aussi difficile qu'elle soit à admettre, c'est une vérité essentielle qui, loin de nous culpabiliser, doit nous responsabiliser davantage. Maalouf a passé tant de temps à la réconciliation et écrit tant de pages sur ces fragiles passerelles entre le nord et le sud de la Méditerranée qu'il paraît meurtri par la «trahison» de cet Occident dans lequel il croyait si fort. L'image de cette sergente de l'armée américaine traînant en laisse, comme un chien, un détenu de la prison d'Abou Ghraib est ineffaçable des mémoires arabes. Maalouf est chrétien, mais il veut défendre les musulmans; il est oriental, mais place toujours ses espoirs dans l'Europe; il est libanais, mais il pourfend le communautarisme; il est critique, mais ne cesse d'affirmer sa foi en l'homme. A l'heure où le «veau d'or» de Wall Street s'effondre, où l'effet de serre menace, il perçoit une dernière chance à travers la morale universelle. «Tant que les Etats-Unis n'auront pas persuadé le reste du monde de la légitimité morale de leur prééminence, écrit-il, l'humanité demeurera en état de siège.» Cette même exigence doit nous conduire à repenser notre rapport à «l'autre». La quête de l'émigré universel, qu'Amin Maalouf avait si bien su capter dans Origines, trouve son aboutissement dans le nouveau statut qui devrait être décerné à tout homme déraciné: la dignité. C'est à ce prix que nous sortirons, enfin, de notre longue préhistoire. Car «il n'y a plus d'étrangers en ce siècle, il n'y a plus que des "compagnons de voyage"».

Publié dans Culture

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