Au-delà du Désert: Kacimi et l’Afrique

Publié le par Oriane

Synonyme de racines perdues, de mémoire refoulée et d’arrière-fond auquel on n’arrête pas de tourner le dos, l’Afrique est devenue un lieu problématique dans l’imaginaire marocain. Les ponts entre le Maroc et les pays sub-sahariens appartiennent désormais au passé et n’ont de ce fait jamais été restaurés. Et dire que ce pays plonge ses pieds dans le Sahara, qu’il abrite des couleurs de peau allant du plus blanc au plus noir. Comme si ce brassage intérieur n’en finissait pas d’intérioriser une africanité dont la scène inaugurale a été jetée dans un dehors absolu !

Kacimi, lui, a toujours refusé d’assumer ce refoulement, susceptible de mener à un oubli de l’être dans son histoire et ses enracinements géographiques. Lui qui porte dans les confins de sa création l’Afrique comme symbole humain et symbolique nomade. Et pourtant l’artiste semble à chaque fois, à chaque visite et à chaque invitation en redécouvrir le lieu et l’imaginaire. Façon aussi de se redécouvrir lui-même, de mettre à l’épreuve sa sensibilité humaine, son pouvoir et son vouloir-être à la mesure de ses propres aspirations.
 

L’appel de l’autre
Ce fût tout d’abord le Sénégal, où l’appel ostensible d’une fraternité millénaire ne peut que façonner toute «re-connaissance» de l’autre, de cet autre qui s’est longtemps lié au devenir de notre vie cultu(r) elle. Vint ensuite le Bénin. Et pour cause. Car s’y déroulait le Congrès international contre l’esclavagisme. Enfin le Mali
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Et à chaque visite, comme en témoignent autant les oeuvres réalisées sur place que les photographies «prises» par le peintre, l’on se trouve devant une expérience singulière, qui nous fait penser à celle de Victor Segalen qui, au rythme des mots et des sensations, vivait une expérience d’exotisme extrême, dépouillée de toute notion d’exotisme orientaliste ou ethnocentrique. A celle de Michel Leiris qui s’est donnée comme lieu d’inscription imaginaire des «impressions» africaines, sans pour autant en prendre l’allure ou en emprunter le même sentiment d’étrangeté créatrice. Car faut-il le rappeler, aucun récit de voyage ne peut sonder l’intensité d’une telle expérience. Aucun mot peut-être. Les sens doivent être là à l’affût des murmures d’un continent qui dévoile ses cris, ses souffrances, mais cependant n’arrête pas de souffler à tout un chacun l’ardeur de son âme ultime et l’originalité de sa composition.

Composition disais-je ? En effet, ce mot semble tisser déjà les prémisses de ce rapport entre le désert et l’océan. Une sorte de récit où l’artiste refuse de faire le partage entre l’océan du désert et l’océan tout court. Où l’océanique naît à lui même dans cette expérience du désert. Une telle fascination de l’absolu émerge en effet du désir d’altérité, d’une transcendance autant esthétique qu’ontologique. Transcendance qui elle-même est régie par une subjectivité en proie à sa propre genèse. Genèse de l’humain et de l’oeuvre se partageant cet itinéraire nomade si cher à Kacimi (rappelons, pour l’occasion que le nom de l’artiste indique le partage; notre nom est-il notre destin comme l’est, par ailleurs, notre corps ?).

Cependant, Kacimi n’est pas un nomade à proprement parler. Il ne s’embarque dans aucun «vaisseau du désert» comme le nommait ses ancêtres préislamiques. Nomade, il l’est entre l’ici et l’ailleurs, entre le Nord et le Sud, l’Est et l’Ouest, le soi et l’autre. Meilleure façon de se soutirer à une éventuelle calcination de soi ou à un conformisme qui ne cesse de guetter tout sujet créateur. Etre nomade est, de ce fait, une prédisposition existentielle à être à l’écoute de l’être, là où il construit demeure, de l’appel du désert si couvert soit il d’une peau aquatique bleue à perte de vue, à en perdre la vue. (...)

Farid ZAHI
Octobre 2001

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