Les Martyrs

Publié le par Oriane

Vous qui dites : "Mourir, c’est le sort le plus beau"

Et qui, sans le connaître exaltez le tombeau,

Venez voir de plus près, dans ses affres fidèles,

Cette mort du soldat qui vous semble si belle.

*****

Vingt hommes à la file, au fond d’une tranchée,

Coltineurs d’explosifs sur leur tête penchée.

Tout à coup, c’est la mort qui passe : un tremblement,

Un souffle rauque, un jet de flamme. En un moment

Les soldats ont fondu dans la rouge fumée,

Et la terre en sautant sur eux s’est refermée.

Quand le brouillard puant s’est enfin dégagé,

Le néant : aux débris du boyau mélangés

Des parcelles de chair et des bouts de capote,

Un bras nu, une main crispée sur une motte,

Des cheveux arrachés, de la boue et du sang.

On retrouverait d’eux, en les réunissant,

Morceau de chair salie, de cervelle ou de moëlle

De quoi remplir à peine une moitié de toile.

*****

Et cet autre ? Le soir, de veille à son créneau,

Il s’est laissé surprendre au moment d’un assaut

Par les lance-flammes d’une attaque hardie.

Echevelé de pourpre et vivant incendie

Il court, mais de ses mains qui flambent peu à peu

Cherche en vain d’arracher ses vêtements en feu.

Il se tord comme un fer rouge dans une forge ;

Des cris terrifiants rissolent dans sa gorge

Qui vont épouvanter les veilleurs dans la nuit.

Il court sans savoir où, mais son bûcher le suit.

La flamme, plus puissante, enfin, qui le terrasse,

Jette sur le sol cuit la flambante carcasse.

Une étouffante odeur monte, de cuir grillé.

Ce n’est plus qu’un débris tout recroquevillé.

Et ce qui fut un homme à la pensée divine

En rougeoyants charbons lentement se calcine,

Laissant, en souvenir de son destin fatal,

Un tas de cendre où luit un fragment de métal.

*****

Et les autres, les millions d’autres, le dirai-je ?

A quoi bon évoquer leur funèbre cortège,

Et leur face tendue, et leurs gestes déments,

Les hommes aplatis sous les effondrements,

Les enterrés tout vifs dans les abris qui croulent,

Les fantassins fauchés par les balles en houle,

Les asphyxiés, les écrasés, les massacrés,

Les malades crachant leurs poumons déchirés,

Spectres dont le bacille épuise la poitrine,

Ceux qui mettent des mois à mourir dans leur ruine.

A quoi bon ! Ils sont trop, on ne les connaît plus.

Un monument, les mots exaltant leurs vertus,

Des fleurs et des drapeaux joyeux ! O morts de France,

N’est-ce pas qu’il ne faut qu’un douloureux silence,

A ceux dont la jeunesse a peuplé les tombeaux ?

Que le sort des martyrs n’est pas tellement beau ?...



Henry Jacques

La symphonie héroïque

Publié dans Poèmes

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