L’œuvre de Najib Mahfouz

Publié le par Oriane

L’œuvre de Mahfouz est prolifique (près de 40 romans, dont la plupart sont traduits en français, des recueils de nouvelles, des scénarios, des pièces de théâtre…). Elle est assez variée, car elle reflète à la fois le parcours intérieur de Mahfouz et les différents événements qui ont affecté l’histoire de l’Egypte. Cependant elle est ancrée dans l’histoire du Caire, et en particulier dans le quartier populaire du Gamaleyya, dans lequel il a vécu les douze premières années de sa vie, mais auquel il ne cessera de revenir. Ce quartier renaît sous sa plume, véritable microcosme historique et humain, où l’échoppe s’adosse au palais, où l’esplanade jouxte le monastère soufi, où le bourgeois, l’intellectuel et l’artisan se rencontrent au café, où le cheikh, saint homme musulman, discute avec le futuwatt (protecteur et homme fort de la ruelle).

Mahfouz connaît bien aussi le milieu des intellectuels et des fonctionnaires, et la petite et moyenne bourgeoisie. Il en décrit la manière de vivre à différentes époques, en particulier dans la Trilogie, dans Le jour de l’assassinat du leader et dans des nouvelles.

Les traductions : l'œuvre de Mahfouz nous est en grande partie accessible aujourd'hui grâce au travail des éditeurs et des traducteurs. Je voudrais citer en particulier Khaled Osman, qui a traduit le Voleur et les chiens, Récits de notre quartier et Mahfouz par Mahfouz.


 Romans historiques et romans réalistes


Dans les années 30, quand l’Egypte lutte contre la main-mise de la Grande-Bretagne, Mahfouz cherche à renouer avec la culture égyptienne et commence par publier des romans historiques (Radôbis, Le Combat de Thèbes). Cet intérêt pour l’histoire ne se démentira pas même si, assez vite, Mahfouz entre dans une période dite « réaliste ». Dans plusieurs de ses romans, l’histoire de l’Egypte et l’état de la société à une période donnée, sont intimement liés au destin des personnages. C’est particulièrement sensible dans la Trilogie (Impasse des deux palais, Rue Palais du Désir, Le jardin du passé), qui retrace l’existence d’une famille de la bourgeoisie cairote sur trois générations, entre 1917 et 1944. Cette famille est particulièrement représentative des différentes tendances de la société égyptienne, on y voit  la modernité qui fait irruption dans le mode de vie traditionnel, et ses membres sont confrontés aux choix existentiels et politiques de l’époque. Ainsi en 1940, un des petits-fils est communiste, l’autre nationaliste, le troisième frère musulman…

Entre 1947 et 1959, donc, Mahfouz publie plusieurs romans dits réalistes, Le passage des miracles, La trilogie. L’écrivain y donne la description fidèle d’une réalité spécifique, celle de Gamaleyya. Il restitue les éléments du décor, et s’emploie à en reconstituer la structure et les mécanismes. A tel point que ses œuvres constituent de véritables guides de la topographie des lieux à l’époque où les ont traversés les personnages. Des guides aussi de l’évolution des mœurs et des mentalités.


Du réalisme au symbolisme


Après la Trilogie,  Mahfouz passe d’une description fidèle à une transcription plus symbolique. Cette transcription devint prétexte à la création d’un univers mi réel, mi recréé.

En 1967, il publie Les fils de la Médina, roman parabole qui retrace l’histoire de la Gamaleyya depuis sa fondation. La Gamaliyya devient le microcosme de l’humanité : ambition et opulence des uns, misère et dérision des autres. Quatre protagonistes se succèdent et mobilisent les ferveurs du petit peuple, suggérant les trois révélations : l’un personnifie la force (Moïse ?), l’autre la charité (Jésus ?), le troisième l’idéal communautaire (Mohammed ?). le quatrième semble annoncer la mort du divin, provoquée par l’alchimique science. Les religieux s’offusquèrent de cet aspect du roman. Le livre parut en feuilleton au Caire, mais sa publication en volume fut interdite en Egypte. Il fut publié à Beyrouth sous une forme expurgée.

(Autre saga où règnent en maîtres les futuwwât, La Chanson des gueux, publiée en 1977.)

En 1975, Mahfouz publie Récits de notre quartier. Ce livre, formé d’un entrelacement de courts récits, recrée de manière plus poétique et symboliste que réaliste le Caire des années 20 et le destin des figures marquantes du quartier. Mahfouz s’y penche sur son enfance et réfléchit au sens de la vie. Beaucoup d’humour et de finesse. Ce livre est typique de l’évolution de son style, plus dépouillé, mais resté très vivant.


Fantastique et critique sociale


Mahfouz dit lui-même que de naturaliste, sa littérature est devenue une littérature d’idées
. « Avec l’âge, on commence à analyser les gens, à ne retenir dans leur destin que ce qui est exemplaire ou emblématique… » Dans le même temps son style, après avoir été descriptif, s’est concentré. Certains de ses textes prennent une coloration presque fantastique ou surréaliste qui exprime doute sur le sens de la vie, quête métaphysique et critique sociale. Il est intéressant de lire ses textes courts, ses recueils de nouvelles. Ainsi L’Amour au pied des pyramides, qui réunit plusieurs de ses nouvelles publiées entre 1960 et 2000, permet de suivre l’évolution de son style, de ses préoccupations, et la diversité des thèmes abordés. Intéressant aussi, L’Homme qui perdit la mémoire deux fois, autre recueil de nouvelles, ou Akhénaton le renégat.. Dans Le jour de l’assassinat du leader, il décrit le difficile destin de la génération sacrifiée des années 70, le désarroi des classes sociales moyennes face à l’inflation et au bouleversement des valeurs. Publié en 1985, il constitue une critique des années Sadate.

Il publie aussi :  Le voleur de chiens, sorte de polar métaphysique. Le héros y est trahi par tous ses proches, et pour avoir seulement songé à se venger, devient victime d’une traque impitoyable.

Cette période  est pour Mahfouz une période de doute, d’interrogation sur le sens de la vie. En parallèle, l’Egypte s’engage sur la voie de changements rapides, qui produisent un certain désarroi. Déception face à l’évolution du  régime nassérien, socialiste, qui a connu des dérives totalitaires, puis a subi la défaite de 1967 dans la guerre contre Israël. Sadate, qui succède à Nasser, engage le pays dans la voie d’un libéralisme économique effréné. Le marché est inondé de produits d’importations, ce qui met en danger les paysans et les artisans, et une forte inflation réduit le salaire des fonctionnaires. La classe moyenne qui s’est accrue sous Nasser se retrouve peu à peu prolétarisée. Bouleversement des manières de vivre et des valeurs morales. Mahfouz traduit le désarroi ambiant dans plusieurs textes. « L’homme qui a perdu la mémoire deux fois " et « Sous l’abri du bus » sont deux des nouvelles connues de cette période. Elles expriment une vision désenchantée du monde et témoignent d'une veine presque surréaliste.

 

 

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